vendredi 28 mai 2021

Prédication donnée au Temple Neuf à Strasbourg : Romains 7, 7-25

 




Misérable que je suis ! Qui me délivrera de ce corps de mort ? S’exclame Paul !

J’avoue qu’à la lecture de ce (long) passage de sa lettre aux Romains, j’aurais pu m’exclamer :

 « Misérable que je suis ! Qui me délivrera de ce texte ? »

Non, parce que c’est déprimant, n’est-ce pas, cette longue description de l’incapacité de l’être humain à faire le bien, même quand il le voudrait ? Presque désespérant même…

Paul écrira aux Corinthiens « Ainsi donc ces trois choses demeurent : la foi, l’espérance et l’amour ». Après avoir entendu ça, l’espérance a pris un coup dans l’aile…

Alors il y a une solution pour retrouver l’espérance : se dire, après des générations de chrétiens, théologiens, lecteurs assidus de la Bible : après tout, nous, nous sommes chrétiens, nous ne vivons plus sous la Loi juive, la Torah.

Nous, nous vivons selon les commandements dont le Christ a dit qu’ils étaient les plus importants : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, et ton prochain comme toi-même (je résume).

On pourrait se dire que du coup ce que décrit Paul ne s’applique plus à nous.

Mais est-ce que nous ne nous mettons pas souvent sous d’autres lois, celles de la société où nous vivons ? Celles de la société, de la famille dans lesquelles nous avons été éduqué.e.s ? Celles de la société d’aujourd’hui, avec ses valeurs toujours en évolution ?

Est-ce que nous n’avons pas toutes et tous des lois, des valeurs auxquelles nous tenons, et qui nous servent de boussole au quotidien ?

Et même si nous nous en tenons à ces deux commandements répétés par Jésus, est-ce que ça résout toutes nos questions, jour après jour, sur la manière de nous comporter, sur le jugement que nous portons sur ces valeurs diffuses autour de nous ?

Je vais vous donner quelques exemples de questionnements.

L’autre jour, je passais en voiture, roulant lentement, dans une rue, et j’ai vu marcher sur le trottoir une dame avec un sac en tissu imprimé bleu (mes ami.e.s savent que c’est ma couleur préférée), un sac que j’ai trouvé splendide. Mon premier réflexe a été de m’arrêter pour lui dire à quel point je le trouvais beau.
Et puis je me suis dit : mais qu’est-ce qui m’autorise à lui donner mon avis sur son sac ? Est-ce que je pratique mieux l’amour du prochain en m’arrêtant pour lui faire un compliment, ou bien en ne la dérangeant pas dans son trajet et ses pensées ?

Bon, ça ne vous paraît peut-être pas absolument crucial comme questionnement, alors je vais transposer ça : Imaginons, je suis un homme blanc occidental, cisgenre, hétérosexuel… et là selon vos valeurs, quand j’ai dit ça vous avez déjà un a priori pour ou contre. Ou bien vous êtes perdus dans ce vocabulaire, et alors je serai à votre disposition pour la traduction tout à l’heure.
Bref, je suis cet homme, c’est le printemps, et je croise une ravissante jeune femme en robe à fleurs.
Est-ce que je pratique plus l’amour du prochain en l’arrêtant pour la complimenter sur son apparence, ou plutôt en la laissant passer tranquillement ?

Autre questionnement :
Je suis un jeune adolescent.
Je suis né dans un corps que le corps médical et la société en général considèrent comme féminin, mais je le sais, du plus profond de moi, depuis toujours : je suis un garçon.
J’ai grandi dans une famille aimante, et plutôt traditionnelle.
J’ai un choix à faire : est-ce que je pratique l’amour de Dieu qui m’a créé à son image en assumant mon identité de genre masculin, ou bien est-ce que je pratique l’amour du prochain en ne disant rien à mon entourage, pour ne pas courir le risque de les choquer ? Ou bien encore, est-ce que l’amour du prochain serait davantage pratiqué si je leur partage mon identité de genre, afin que ces personnes aient l’occasion de grandir dans leur compréhension, leur accueil de l’autre qui ne rentre pas dans des catégories prédéterminées ?

Autre situation :
J’ai 20 ans, je suis une jeune fille blanche et blonde, je suis bénévole de la Croix Rouge sur les plages espagnoles où s’échouent, parfois plus qu’à moitié morts, des migrants qui ont traversé à la nage depuis le Maroc.
Deux amis sénégalais arrivent, l’un est aussitôt pris en charge pour réanimation par mes collègues de l’équipe médicale.
J’aide l’autre à s’asseoir sur une pierre un peu plus loin, je lui donne à boire, il est déshydraté, il s’effondre d’épuisement et d’inquiétude pour son ami dans mes bras.
Est-ce que je respecte davantage l’amour du prochain en lui retournant son étreinte pour le réconforter, ou bien en m’abstenant, pour que les personnes qui verront la vidéo de ce sauvetage ne soient pas choquées ?

Une autre encore :
Je désire améliorer les choses pour notre planète, alors je trie mes déchets, j’achète bio et local, je suis végane.
Noël approche, je dois rejoindre ma famille pour les fêtes, il y aura des repas riches en viandes et aliments exotiques venus de pays lointains à renfort de transport en avion…
Est-ce que je dois tenir bon dans mon respect de la planète et de son créateur et refuser ces aliments, exiger que le menu soit modifié (au moins pour moi) ? Ou bien est-ce que j’estime que les retrouvailles avec celles et ceux que j’aime sont plus importantes et je prévois de faire une exception, pour cette fois ?

Ces situations ne sont pas complètement imaginaires, vous les avez sans doute reconnues. Et le nombre important de personnes qui les vivent ne les vivent pas toujours devant les caméras des journalistes.
Elles répondent à ces questionnements chacune à leur manière, quel que soit notre avis, à nous ici aujourd’hui, sur ce qu’il faudrait faire.
Elles le font peut-être selon la loi qu’elles ont choisi de suivre, ou bien peut-être selon les commandements que Jésus nous a répétés.
Nous l’avons vu pourtant, il n’y a pas de réponse simple. Il y a des choix que nous tentons de faire selon nos convictions, c’est-à-dire le plus souvent selon les valeurs que nous choisissons, selon les règles que nous nous donnons.
Ces règles nous permettent de dire ce qui est bien et ce qui est mal.
Ces règles sont nos lois.
Ces règles sont l’équivalent du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal qui était au milieu du jardin des origines.
Elles sont ce qui nous permet de vouloir le bien – et pourtant ne pas souvent réussir à le faire.
Elles sont ce qui nous permet de reconnaître le mal – et pourtant ne pas souvent réussir à l’éviter.

Vous êtes sans doute en train de vous demander ce que j’essaie de vous dire...
Qu’il ne faut aucune règle ? Que c’est le seul moyen de ne pas vivre sous la loi ?
Ce que j’essaie de vous dire, avec des mots et des questionnements d’aujourd’hui, c’est, il me semble, ce que Paul essaie de dire aux chrétiens de Rome dans sa lettre.
La loi est bonne, elle permet de comprendre ce qu’est le bien.
Et en même temps, tout ça, le bien et le mal que nous pouvons penser, comprendre, vouloir, faire, au fond, ça n’a aucune importance, ça n’a aucune valeur.
Parce que quelque part, quand nous essayons de faire le bien, nous risquons toujours d’essayer de mériter notre salut.
Nous oublions que Dieu a envoyé son Fils unique, Jésus, le Christ, pour nous dire qu’il nous aime quoi qu’il arrive.
Jésus est mort et ressuscité pour que nous puissions mourir à tous ces raisonnements, ces calculs et ces pesées sur la balance des mérites, et entrer avec lui dans la vie, une vie qui nous permet d’agir au mieux de ce que nous discernons, pour le plus de bien possible, dans une démarche de gratuité, à l’exemple de celui que nous suivons.
Il est venu et a donné sa vie gratuitement pour nous.

Que notre vie soit, jour après jour, donnée gratuitement, avec la conviction que nous ne devons plus faire le bien pour échapper à la mort, mais que nous pouvons oser, nous pouvons tenter de le faire, pour manifester la vie de Dieu. Pour que sa vie déborde autour de nous, avec toute la puissance de l’Esprit, l’Esprit lui aussi donné gratuitement à la Pentecôte.

 

Isabelle

lundi 13 avril 2020

Printemps caché

Dans chaque coeur il y a un printemps caché
C'est le trésor qu'il vous faudra rechercher
Entre les pierres et sous les herbes séchées
Francis Cabrel


Photo : Philippe Baumgart



D’abord il faut que je vous dise : je suis malade.

Ça fait bizarre d’écrire ça, parce que je vais tellement mieux…

Tellement mieux qu’avant, quand je n’étais pas certaine d’avoir à un moment de la journée la force de me tenir debout le temps du minimum vital : se débarbouiller, préparer un repas, prendre des médicaments sans se tromper, souvent juste passer du lit au canapé et/ou inversement…

Tellement mieux même qu’avant cet avant : quand je ne me disais même pas à moi-même que quelque chose n’allait pas, il y avait trop d’autres choses plus importantes : un ado à accompagner seule au quotidien, un mémoire à écrire et soutenir, un service d’église à commencer… Mais incapable déjà alors de marcher les cinquante mètres qui me séparaient de la pharmacie, là, au bout de la rue, incapable déjà de tant de choses, obstinée à trouver des stratégies de remplacement…

Mais à force de nier, le corps a mis un point d’arrêt, et il y a eu ces deux ans et plus, d’impuissance totale, de combat de chaque instant pour la survie, dans l’incompréhension de l’entourage et de la plupart des médecins et soignants, ceux-là même que j’applaudis avec vous chaque soir à 20h.

Et puis le début, tout doucement, vraiment très doucement, d’une remontée dont je ne sais pas où elle me mènera, tant la maladie de Lyme est mal connue et tellement ce même corps médical ne sait pas, n’est pas d’accord, n’a pas d’argent pour chercher…

Et alors, pendant toutes ces années, l’autre combat : comment trouver une place dans ce monde ? Comment trouver où les humains permettront de mettre au service de tous ce à quoi Dieu appelle et ce qu’il offre ? Comment, humblement, tenter de discerner où la graine pourra germer ? Comment recevoir ce don de l’appel que Dieu encore et encore adresse à chaque être humain de participer à l’advenue, l’éclosion du Royaume, dès ici et maintenant ?

Plus apte, oui, on dit inadaptée, à ce monde épris de rentabilité, d’efficacité, de normalité voire de normativité. Différente, ne rentrant pas dans les cases prédéfinies…

Travail quotidien, combat encore, d’attention, comme le chat guette l’oiseau ou la souris, pour être prête à bondir sur toute occasion de servir, de donner, de témoigner, de transmettre la confiance, l’espérance, l’amour reçus d’Ailleurs…

Passion. Dans les deux sens du terme.

Et à un moment l’émerveillement, l’euphorie et la reconnaissance inextinguible de se voir offrir une place possible, à dessiner ensemble, parce que finalement on n’était pas seule à guetter…
   


 Photo : Philippe Baumgart

Et puis voilà le Coronavirus. La pandémie. Le confinement. Le bouleversement de tout ce qui semblait être acquis sur la marche normale du monde.

Et nous découvrons que nous avons fait des mauvais choix depuis bien longtemps : au nom de l’efficacité, de la rentabilité, de la normalité. Que si nous n’avions pas mis avant l’humain et sa diversité et sa richesse et son unicité ces impératifs financiers, nous pourrions peut-être aujourd’hui nous balader dans les rues, nous rencontrer, vivre nos liens familiaux et amicaux, parce que nous aurions les moyens de soigner ceux qui tombent malades. Nous n’aurions pas oublié que ce qui nous permet de vivre, c’est avant tout qu’il y a des personnes qui savent encore travailler la terre pour nous nourrir, afin que d’autres puissent libérer le temps et l’énergie de prendre soin de nous (vous m’excuserez si je mets dans le même panier soignants, éboueurs et caissières de supermarché, ils et elles sont aussi indispensables à notre vie).

Le monde ne peut plus éviter le diagnostic : il est malade, et pas seulement d’un virus.

Et on se demande comment on va faire quand on va sortir du confinement : est-ce qu’on va recommencer comme avant ? Est-ce qu’on pourra retrouver cette fameuse normalité, ancrée dans nos imaginaires, faite d’efficacité et de rentabilité ? Ou est-ce qu’on va essayer autre chose ? Mais quoi ? Comment ? Qui ?

Et nous voilà réduits à tenter de discerner les signes des changements possibles, les signes des possibilités changeantes, de ce nouveau monde mouvant dans lequel tout le monde n’est pas prêt à se risquer, tant il semblerait plus facile de revenir à ce que nous connaissons.

Mais comme quand on commence à émerger d’une maladie, il n’est pas possible de revenir à ce qui était. Ce qui était, nous ne savons même plus vraiment ce que c’était, tant nos imaginaires ont divergé, pour tenter de retenir ce que chacune et chacun de nous perçoit comme le plus important des biens et des maux passés.

Nous voilà collectivement condamnés à ouvrir les yeux en grand, pour guetter, comme le chat guette l’oiseau ou la souris, les possibles modalités d’une vie d’après, d’un monde où chacun et chacune pourrait trouver une place où faire fructifier ses dons, faire ce qu’il sait faire et apprendre autre chose encore, afin que, frères et sœurs en humanité, nous puissions nous mettre ensemble au service d’un bien commun sans qu’il soit au détriment de l’épanouissement des personnes, quels que soit leur genre, leur origine sociale, culturelle, la couleur de leur peau...

Ah voilà, je rêve encore de Royaume, je crois bien… Mais c’est que ce jour de la Résurrection, qui ne se fête pas qu’une fois par an, mais se ressaisit à chaque instant, nourrit mon espérance, mon amour des autres et de l’Autre, ma confiance…

Passion. Aux deux sens du terme.

Sans oublier : Le Christ est ressuscité, il est vraiment ressuscité !

Nous ne sommes jamais seul.es à guetter, comme le veilleur attend l’aurore…





Photo : Philippe Baumgart


Psaume 130

Chant pour ceux qui montent à Jérusalem.

Du fond de la détresse, je crie vers toi, Seigneur !

Écoute ma voix,

sois attentif quand je te supplie !

Si tu voulais épier nos fautes,

Seigneur, qui pourrait survivre ?

Mais le pardon se trouve auprès de toi,

c'est pourquoi l'on reconnaît ton autorité.

De tout mon être, je compte sur le Seigneur,

et j'attends ce qu'il va dire.

Je compte sur le Seigneur,

plus qu'un veilleur n'attend le matin ;

oui, plus qu'un veilleur n'attend le matin.

Peuple d'Israël, compte sur le Seigneur, car il est bon,

il a mille moyens de te délivrer.

C'est lui qui délivrera Israël de toutes ses fautes !


 Photo : Philippe Baumgart